Pourquoi autant d’argent public n’a-t-il pas fait baisser le prix du mouton pour les familles marocaines ?
La question paraît simple.
Elle est pourtant au cœur d’un problème beaucoup plus profond : le rapport entre l’argent public, le pouvoir d’achat, les intermédiaires, les lobbies, la transparence et la confiance des citoyens.
Dans le débat public, un chiffre revient avec force : 41 milliards de dirhams.
Ce montant est présenté comme une addition de plusieurs formes de soutien direct, d’exonérations et de mesures publiques autour de l’élevage, des bovins, des ovins et des importations.
Mais la vraie question n’est pas seulement le montant annoncé.
La vraie question est celle-ci :
pourquoi cet argent n’a-t-il pas été ressenti clairement dans le prix final payé par le citoyen ?
Si l’État mobilise des milliards, mais que le mouton reste trop cher au souk, alors le problème n’est plus seulement économique.
Il devient social.
Il devient politique.
Il devient moral.
Et dans Le Maroc Réel, c’est exactement ce type de question qu’il faut poser calmement, clairement et publiquement.
Le prix du mouton : un révélateur du Maroc réel
Le mouton de l’Aïd n’est pas un simple produit de marché.
Il touche à la religion, à la famille, à la tradition, à la dignité et au regard social.
Quand son prix devient inaccessible, ce n’est pas seulement une dépense qui augmente.
C’est une pression symbolique qui entre dans les maisons.
Beaucoup de familles ne parlent pas seulement du prix du mouton.
Elles parlent de leur place dans la société.
Elles parlent de leur capacité à tenir une tradition.
Elles parlent de leur dignité devant les enfants, les voisins et la famille.
C’est pour cela que le prix du mouton devient une question politique.
Parce qu’il révèle une chose simple : quand le pouvoir d’achat recule, la dignité recule avec lui.
Premier problème : des aides sans contreparties claires
Une aide publique n’est pas un cadeau privé.
Elle vient de l’argent du contribuable.
Elle doit donc produire un résultat public.
Quand l’État soutient une filière, il peut le faire pour plusieurs raisons : protéger le cheptel, soutenir les éleveurs, garantir l’approvisionnement, éviter une flambée des prix ou préserver le pouvoir d’achat.
Mais pour que l’aide soit efficace, elle doit être accompagnée de conditions claires.
Qui reçoit l’aide ?
Que doit-il garantir en retour ?
Quel volume doit être mis sur le marché ?
À quel prix ?
Avec quelle marge maximale ?
Avec quel contrôle ?
Avec quelle sanction si l’objectif n’est pas respecté ?
Le problème, dans beaucoup de politiques publiques, n’est pas seulement le manque d’argent.
Le problème est parfois l’absence de contrat moral, économique et social entre l’État, les bénéficiaires et les citoyens.
Quand l’argent public est distribué sans contrepartie visible, le citoyen finit par avoir le sentiment que l’État aide les acteurs du marché, mais pas nécessairement les familles.
Une subvention sans obligation de résultat devient politiquement fragile.
Deuxième problème : l’aide ne descend pas toujours jusqu’au citoyen
Le citoyen ne juge pas une politique publique depuis un tableau budgétaire.
Il la juge au marché.
Il la juge devant le vendeur.
Il la juge quand il demande le prix.
Il la juge quand il compare ce qu’il gagne avec ce qu’il doit payer.
Si l’aide publique est annoncée, mais que le prix reste élevé, le citoyen pose naturellement une question :
où est passée l’aide ?
Cette question n’est pas populiste.
Elle est légitime.
Car entre l’État et le citoyen, il existe une chaîne : importateurs, grands éleveurs, fabricants d’aliments, transporteurs, intermédiaires, distributeurs, marchés, marges, contrôles et parfois spéculation.
Si cette chaîne n’est pas transparente, l’aide peut être absorbée avant d’arriver au consommateur final.
Dans ce cas, l’argent public ne protège pas suffisamment le citoyen.
Il protège surtout la chaîne.
Et c’est là que naît la colère.
Troisième problème : les intermédiaires et la logique de rente
Dans le langage populaire, un mot revient souvent : الفراقشية.
Ce mot est dur.
Historiquement, il renvoie au vol de bétail.
Mais dans le débat social actuel, il exprime parfois autre chose : le sentiment que certains profitent de la rareté, de l’aide publique, du désordre du marché ou du besoin des familles.
Il faut utiliser ce mot avec prudence.
Il ne faut pas accuser sans preuve.
Mais il ne faut pas non plus mépriser ce que ce mot révèle.
Quand les citoyens parlent de الفراقشية, ils parlent souvent d’un sentiment d’injustice.
Ils ont l’impression que celui qui produit vraiment ne gagne pas assez.
Ils ont l’impression que celui qui consomme paie trop cher.
Et ils soupçonnent qu’entre les deux, une partie de la valeur est captée par des acteurs qui ne produisent pas réellement, mais qui profitent de leur position dans le système.
C’est cela, la logique de rente.
Une économie de rente n’est pas une économie où celui qui travaille le plus gagne le plus.
C’est une économie où celui qui contrôle le passage, l’autorisation, la marge, l’information ou le réseau peut gagner plus que celui qui produit.
Quand la rente devient plus forte que le travail, le marché cesse d’être juste.
Quatrième problème : un marché trop concentré
Le prix du mouton ne dépend pas seulement du mouton.
Il dépend aussi de l’alimentation animale, du coût de production, de l’accès aux intrants, de l’eau, du fourrage, du transport et de la structure du marché.
Or, le marché des aliments composés pour animaux au Maroc présente une forte concentration.
Quand quelques grands opérateurs contrôlent une grande partie d’un marché stratégique, la concurrence devient moins naturelle.
Le petit éleveur peut se retrouver dépendant.
Le consommateur peut ne pas bénéficier de la baisse des coûts.
Et le prix final peut rester élevé même quand certaines conditions devraient permettre une baisse.
Un marché concentré n’est pas forcément illégal.
Mais il doit être surveillé.
Parce qu’il peut créer des positions dominantes, des marges excessives, des dépendances économiques et une faible transmission des baisses de prix vers le consommateur.
Quand la concurrence est faible, l’argent public risque de renforcer les puissants au lieu de soulager les citoyens.
Cinquième problème : le silence des institutions de contrôle
Dans une économie saine, les institutions de contrôle doivent jouer leur rôle.
Quand les prix restent élevés malgré les aides, malgré les exonérations, malgré les importations et malgré les annonces publiques, il faut enquêter.
Il faut vérifier les marges.
Il faut regarder les ententes possibles.
Il faut contrôler les positions dominantes.
Il faut suivre la chaîne du prix depuis l’importation ou l’élevage jusqu’au souk.
Il faut expliquer au citoyen ce qui se passe.
Le problème n’est pas seulement de sanctionner.
Le problème est aussi de restaurer la confiance.
Un citoyen peut accepter une hausse si elle est expliquée, justifiée et transparente.
Mais il accepte difficilement une hausse quand il voit l’argent public sortir, sans voir le résultat dans son panier.
Le contrôle n’est pas un luxe administratif. C’est une condition de justice sociale.
Sixième problème : un marché qui ne fonctionne pas comme un vrai marché
On parle souvent du marché comme s’il était naturellement libre, transparent et équilibré.
Mais un vrai marché suppose plusieurs conditions :
- plusieurs producteurs capables de vendre ;
- une information claire sur les prix ;
- une concurrence réelle ;
- des marges visibles ;
- des règles respectées ;
- des contrôles efficaces ;
- une protection du consommateur ;
- une protection du petit producteur.
Quand ces conditions ne sont pas réunies, on ne peut plus parler d’un marché libre au sens noble.
On parle plutôt d’un système dominé par des rapports de force.
Dans ce système, le petit éleveur peut souffrir.
Le citoyen peut payer cher.
Et l’intermédiaire puissant peut capter une grande partie du bénéfice.
C’est pour cela que l’injection d’argent public ne suffit pas.
Si le système est déséquilibré, l’argent peut nourrir le déséquilibre au lieu de le corriger.
Le citoyen paie deux fois
Le plus grave, dans cette affaire, est peut-être ceci :
le citoyen a le sentiment de payer deux fois.
Il paie une première fois comme contribuable, lorsque l’argent public finance les aides, les exonérations ou les mesures de soutien.
Il paie une deuxième fois comme consommateur, lorsqu’il arrive au souk et trouve un prix toujours trop élevé.
Cette double peine crée une rupture de confiance.
Le citoyen ne refuse pas que l’État soutienne les éleveurs.
Il ne refuse pas que l’État protège le cheptel.
Il ne refuse pas que l’État organise l’approvisionnement.
Mais il veut que l’effort public ait un résultat visible.
Il veut que l’aide atteigne la famille.
Il veut que le petit éleveur soit protégé.
Il veut que les marges soient contrôlées.
Il veut que les profiteurs ne soient pas récompensés.
Il veut que l’argent public serve l’intérêt public.
Ce qu’il aurait fallu faire autrement
Pour que l’aide publique soit plus efficace, il ne suffit pas de mobiliser des milliards.
Il faut organiser la politique publique autour de résultats mesurables.
Par exemple :
- conditionner l’aide à des prix plafonds ou à des engagements de mise sur le marché ;
- publier la liste des bénéficiaires des grandes aides et exonérations ;
- contrôler les marges à chaque étape de la chaîne ;
- protéger directement les petits éleveurs au lieu de renforcer seulement les grands acteurs ;
- renforcer la transparence sur les importations ;
- suivre le prix depuis l’entrée du bétail jusqu’au marché local ;
- mobiliser les institutions de concurrence quand les signaux deviennent inquiétants ;
- mettre en place des mécanismes de reddition des comptes.
Une politique publique sérieuse ne doit pas seulement annoncer une dépense.
Elle doit dire :
voici l’objectif, voici les bénéficiaires, voici les obligations, voici les contrôles, voici les résultats.
L’argent public doit être suivi jusqu’à son effet réel sur la vie du citoyen.
Une question de gauche, mais surtout une question de justice
Regarder cette affaire à partir du citoyen, ce n’est pas faire de la polémique.
C’est poser une question de justice sociale.
Une société ne peut pas demander aux familles de supporter la vie chère tout en distribuant des aides publiques sans garantie claire de résultat.
Une société ne peut pas parler de pouvoir d’achat si elle ne contrôle pas les chaînes de prix.
Une société ne peut pas défendre les petits éleveurs si elle laisse les rapports de force économiques les écraser.
Une société ne peut pas renforcer la confiance si elle ne rend pas les comptes visibles.
La gauche réelle, celle qui part du quotidien, doit poser cette question simplement :
l’argent public sert-il d’abord le citoyen, le travailleur et le petit producteur, ou sert-il surtout ceux qui savent capter les dispositifs ?
Conclusion : le vrai problème n’est pas seulement le prix du mouton
Le prix du mouton est un symptôme.
Derrière lui, il y a une question plus grande : comment l’État protège-t-il réellement le pouvoir d’achat ?
Comment contrôle-t-il les marges ?
Comment empêche-t-il la rente ?
Comment soutient-il les petits éleveurs ?
Comment garantit-il que l’aide publique arrive jusqu’au citoyen ?
Quand des milliards sont mobilisés mais que la famille ne voit pas la différence au souk, il ne suffit pas de dire que l’État a fait un effort.
Il faut demander pourquoi cet effort n’a pas produit l’effet attendu.
Car la vraie mesure d’une politique publique, ce n’est pas le montant annoncé.
C’est ce qui change réellement dans la vie des gens.
Si l’argent public ne descend pas jusqu’au panier du citoyen, alors le problème n’est pas seulement économique. Il est politique.
من الواقع… للحلول
Mn l-waqi3… l-7loul.
Note éditoriale : cet article analyse le débat public autour des aides, exonérations, importations et prix du mouton. Il ne vise pas à accuser des personnes nommément, mais à interroger le fonctionnement d’un système économique, les marges, les contreparties, la transparence et l’effet réel de l’argent public sur le pouvoir d’achat des citoyens.
Sources et éléments de contexte
- Communiqué officiel relayé par le portail national maroc.ma sur la subvention exceptionnelle à l’importation d’ovins pour l’Aïd Al-Adha 2023 et 2024.
- Avis du Conseil de la concurrence n° A/3/24 sur l’état de la concurrence dans le marché des aliments composés au Maroc.
- Rapport annuel 2024 de Bank Al-Maghrib sur la décapitalisation du cheptel, la baisse de la production des viandes rouges et la pression sur les prix.
