Ouvrières agricoles exposées aux pesticides : le risque ne concerne pas uniquement les personnes qui préparent la bouillie ou portent un pulvérisateur. Une femme qui désherbe, attache les plants, cueille des fruits, trie une récolte ou entre trop tôt dans une parcelle traitée peut également être exposée à des résidus présents sur les feuilles, les vêtements, les caisses ou le matériel.

Derrière cette réalité technique se trouve une question humaine essentielle : une ouvrière doit-elle accepter des démangeaisons, des maux de tête, une odeur persistante ou un malaise parce que le travail doit continuer ? Doit-elle se taire par peur de perdre sa journée, son salaire ou sa place dans l’équipe ?
La prévention ne consiste pas seulement à distribuer des gants. Elle suppose une organisation claire, une information compréhensible, des équipements adaptés, de l’eau propre, des espaces pour se changer, un droit réel de signaler un symptôme et une prise en charge sans culpabilisation.
Cet article relie donc la sécurité phytosanitaire à la Relation d’Aide & Équilibre Psychocorporel. Protéger le corps, écouter la parole et préserver la dignité font partie d’une même responsabilité.
Ouvrières agricoles exposées aux pesticides : une réalité souvent invisible
L’image la plus fréquente de l’exposition aux pesticides est celle de l’applicateur qui pulvérise une parcelle. Cette situation présente effectivement un risque important, mais elle ne représente qu’une partie des expositions professionnelles possibles.
Une ouvrière agricole peut entrer en contact avec un produit phytosanitaire ou ses résidus lorsqu’elle :
- ouvre ou déplace des emballages ;
- aide à préparer ou à charger la bouillie ;
- travaille à proximité d’une pulvérisation ;
- entre dans une serre ou une parcelle récemment traitée ;
- touche des feuilles, fleurs ou fruits portant encore des résidus ;
- désherbe, taille, attache ou récolte les plantes traitées ;
- nettoie des caisses, des tuyaux ou du matériel contaminé ;
- lave des vêtements de travail séparés insuffisamment du linge familial ;
- se trouve sous une dérive de pulvérisation provenant d’une parcelle voisine.
Cette exposition indirecte peut être sous-estimée lorsque les ouvrières ne participent pas officiellement à l’application. Pourtant, le contact avec un feuillage traité, un vêtement contaminé ou un équipement mal nettoyé peut suffire à exposer la peau, les yeux ou les voies respiratoires.
Le risque dépend notamment du produit, de sa formulation, de la dose, des conditions d’application, du délai écoulé, de la tâche réalisée, de la durée d’exposition et des protections utilisées.
Les principales voies d’exposition
Le contact avec la peau
La peau constitue une voie importante d’exposition professionnelle. Les mains sont particulièrement concernées, mais le produit peut également atteindre les avant-bras, le visage, le cou, les jambes ou les pieds.
Des vêtements imprégnés, des gants troués, des chaussures ouvertes ou un contact répété avec des feuilles humides augmentent l’exposition. La chaleur et la transpiration peuvent également rendre certains équipements difficiles à porter correctement.
L’inhalation
Une ouvrière peut inhaler des gouttelettes, des poussières, des vapeurs ou des aérosols lorsqu’elle reste trop près de la zone d’application, lorsque le vent dirige la pulvérisation vers l’équipe ou lorsque la ventilation d’une serre est insuffisante.
Un masque ordinaire en tissu ou un masque chirurgical ne constitue pas automatiquement une protection appropriée contre un pesticide. La protection respiratoire éventuelle doit correspondre aux indications de l’étiquette et au risque évalué.
Les yeux
Une éclaboussure, une main contaminée portée au visage ou une dérive peut provoquer un contact oculaire. Le risque augmente en l’absence de lunettes adaptées et de point de rinçage immédiatement accessible.
L’ingestion accidentelle
L’ingestion peut survenir lorsque les mains ne sont pas lavées avant de manger, boire, fumer ou toucher la bouche. Elle peut aussi résulter de l’utilisation de bouteilles alimentaires pour transvaser un produit, pratique qui doit être absolument évitée.
Les symptômes d’alerte ne doivent jamais être banalisés
Les manifestations possibles dépendent du produit et ne permettent pas, à elles seules, d’identifier une intoxication. Elles peuvent comprendre :
- une irritation des yeux, de la peau ou de la gorge ;
- des maux de tête inhabituels ;
- des vertiges ou une sensation de faiblesse ;
- des nausées ou des vomissements ;
- une transpiration anormale ;
- une vision trouble ;
- une toux ou une gêne respiratoire ;
- une confusion ou une somnolence inhabituelle ;
- des tremblements, contractions ou troubles de la coordination.
Ces symptômes peuvent également avoir d’autres causes : chaleur, déshydratation, hypoglycémie, infection, fatigue ou affection médicale. Cependant, lorsqu’ils apparaissent pendant ou après un travail dans une zone traitée, l’exposition doit être envisagée et signalée.
Attention : une difficulté à respirer, une perte de connaissance, une confusion importante, des convulsions, des vomissements répétés ou une aggravation rapide exigent une assistance médicale urgente.
La première réponse n’est ni une tisane, ni une huile essentielle, ni une technique respiratoire. La priorité est d’interrompre l’exposition, de suivre les consignes de sécurité correspondant au produit et d’obtenir une évaluation médicale. L’emballage ou une photographie lisible de l’étiquette doit, si possible, accompagner la personne prise en charge.
Pour les gestes immédiats, consultez également notre guide : exposition accidentelle à un pesticide : que faire immédiatement ?
Pourquoi les ouvrières peuvent-elles hésiter à signaler un malaise ?
Le silence ne signifie pas nécessairement l’absence de symptômes. Une ouvrière peut hésiter à parler parce qu’elle craint :
- de perdre le salaire de la journée ;
- de ne plus être rappelée pour la prochaine récolte ;
- d’être accusée d’exagérer ;
- de ralentir le travail de l’équipe ;
- d’être considérée comme fragile ;
- de créer un conflit avec un responsable ;
- de ne pas savoir expliquer précisément ce qu’elle ressent ;
- de ne pas connaître le nom du produit utilisé.
Cette peur transforme un problème de santé et de sécurité en épreuve individuelle. La travailleuse supporte le symptôme, continue sa tâche et tente parfois de le cacher.
Une exploitation responsable doit au contraire considérer le signalement comme une information utile. Une irritation ou un malaise peut révéler un défaut d’équipement, un délai de rentrée non respecté, une dérive, une fuite ou une mauvaise organisation.
La dignité commence par une information compréhensible
Une consigne n’est utile que si elle est réellement comprise. Remettre une étiquette technique à une équipe sans explication ne constitue pas une formation suffisante.
Avant une intervention, les ouvrières concernées doivent savoir :
- quelle parcelle ou serre sera traitée ;
- à quelle heure l’application est prévue ;
- quelles zones doivent être évitées ;
- quand le retour au travail est autorisé ;
- quelles tâches restent interdites après l’application ;
- quels équipements doivent être portés ;
- où se laver les mains et le visage ;
- à qui signaler un symptôme ou une éclaboussure ;
- où trouver le nom et l’étiquette du produit.
Cette information peut être donnée oralement, dans la langue comprise par l’équipe, puis renforcée par des panneaux simples, des pictogrammes et un registre lisible.
L’objectif n’est pas d’effrayer les travailleuses. Il est de leur donner suffisamment d’informations pour agir sans dépendre entièrement de l’autorité d’une autre personne.
Des équipements adaptés aux femmes et à la chaleur
Un équipement de protection trop grand, trop lourd, mal ajusté ou impossible à fermer correctement ne protège pas convenablement. Il peut même gêner les mouvements, augmenter la fatigue ou créer un risque de chute.
Les équipements doivent être choisis selon :
- le produit et les indications de son étiquette ;
- la tâche réellement réalisée ;
- la taille et la morphologie de la personne ;
- la durée d’utilisation ;
- la température et les conditions de travail ;
- la possibilité de nettoyage, de séchage et de stockage.
Selon la situation, les protections peuvent comprendre des gants résistants au produit, une combinaison ou des vêtements couvrants, des chaussures fermées ou des bottes, des lunettes, un tablier et une protection respiratoire appropriée.
Il ne suffit pas de remettre l’équipement. Il faut également expliquer comment :
- le mettre sans contaminer les vêtements personnels ;
- vérifier son état avant utilisation ;
- le retirer sans toucher les parties contaminées ;
- le nettoyer ou l’éliminer correctement ;
- le conserver séparément des aliments et du linge familial ;
- remplacer les filtres ou pièces usées.
Dans la chaleur marocaine, la prévention doit aussi intégrer les pauses, l’eau potable, l’ombre et l’organisation des horaires. Demander à une ouvrière de porter une protection lourde en plein après-midi sans possibilité de récupération crée un nouveau risque.
Eau, toilettes et vestiaires : des besoins fondamentaux
La protection ne s’arrête pas au bord de la parcelle. Les ouvrières doivent disposer d’installations leur permettant de préserver leur santé et leur intimité.
Une organisation digne prévoit notamment :
- de l’eau potable en quantité suffisante ;
- un point de lavage avec eau propre et savon ;
- des toilettes accessibles, propres et préservant l’intimité ;
- un espace pour changer les vêtements contaminés ;
- un rangement séparé pour les vêtements personnels ;
- une zone ombragée pour les pauses ;
- un dispositif permettant de gérer l’hygiène menstruelle ;
- un transport ne prolongeant pas l’exposition à des vêtements contaminés.
Une ouvrière qui ne peut ni se laver les mains avant de manger ni changer une tenue humide de produit reste exposée bien après la fin de la tâche.
Grossesse, allaitement et situations particulières
Une travailleuse enceinte, allaitante ou ayant un problème médical ne devrait pas être placée dans une situation d’exposition non évaluée.
La démarche appropriée consiste à :
- évaluer précisément la tâche et le produit ;
- respecter la confidentialité des informations médicales ;
- demander l’avis d’un professionnel de santé lorsque nécessaire ;
- modifier temporairement certaines tâches si le risque ne peut être maîtrisé ;
- éviter toute culpabilisation ou discrimination.
Il ne faut pas attendre qu’un symptôme apparaisse pour envisager une adaptation. La prévention doit être anticipée et organisée avec respect.
Après une exposition : écouter sans minimiser ni culpabiliser
Après un incident, la travailleuse peut ressentir de la peur, de la colère, de la honte ou une perte de confiance. Certaines personnes restent ensuite en état d’alerte lorsqu’elles sentent une odeur, voient un pulvérisateur ou retournent dans la même serre.
Ces réactions ne prouvent pas que la personne dramatise. Elles peuvent traduire le souvenir d’un événement vécu comme dangereux, surtout lorsque les informations sur le produit ou la prise en charge ont été insuffisantes.
Une réponse humaine consiste à :
- écouter le récit sans l’interrompre ;
- reconstituer les faits et les horaires ;
- identifier le produit utilisé ;
- organiser la prise en charge médicale appropriée ;
- expliquer les mesures prises pour éviter une répétition ;
- ne pas forcer un retour immédiat à la même tâche ;
- prévoir un échange de suivi après l’incident.
L’écoute psychocorporelle intervient seulement après la sécurisation médicale et technique. Elle peut aider la personne à exprimer ce qu’elle a vécu et à retrouver progressivement un sentiment de sécurité.
Respiration, sophrologie et EFT : des outils contre le stress, pas contre le pesticide
Après la prise en charge médicale, une respiration lente, une relaxation guidée, la sophrologie ou l’EFT peuvent parfois être utilisées comme outils complémentaires de gestion du stress.
Elles peuvent aider à :
- repérer les tensions corporelles persistantes ;
- retrouver une respiration plus calme ;
- mettre des mots sur la peur ressentie ;
- préparer le retour dans l’environnement de travail ;
- diminuer l’appréhension avant un entretien avec un responsable.
Ces pratiques ne neutralisent pas un pesticide, n’éliminent pas une substance du corps et ne remplacent jamais :
- la décontamination appropriée ;
- l’identification du produit ;
- l’examen médical ;
- les traitements prescrits ;
- la déclaration et l’analyse de l’incident ;
- la correction des conditions de travail.
Une exploitation protectrice ne cherche pas une coupable
Après un incident, la question ne doit pas être uniquement : « Qui a commis l’erreur ? » Il faut aussi demander :
- les consignes étaient-elles claires ?
- la personne avait-elle reçu une formation ?
- le produit était-il correctement identifié ?
- les équipements étaient-ils disponibles et adaptés ?
- le délai de rentrée avait-il été communiqué ?
- le responsable avait-il vérifié les conditions météo ?
- un point d’eau était-il accessible ?
- la travailleuse pouvait-elle interrompre sa tâche sans perdre sa rémunération ?
Cette méthode permet de transformer l’incident en amélioration réelle plutôt qu’en reproche individuel.
Pour encadrer les applications, la vérification réglementaire et le matériel, consultez la page centrale consacrée aux traitements phytosanitaires au Maroc.
9 mesures concrètes pour protéger les ouvrières agricoles
- Planifier les traitements et informer les équipes avant l’application.
- Interdire l’accès aux zones traitées pendant la période définie par l’étiquette et les consignes applicables.
- Former toutes les personnes exposées, y compris celles qui ne pulvérisent pas.
- Fournir des équipements adaptés au produit, à la tâche, à la taille et à la morphologie.
- Installer de l’eau, du savon, des toilettes et un vestiaire préservant la dignité.
- Séparer le linge professionnel des vêtements personnels et familiaux.
- Créer une procédure de signalement sans menace, humiliation ou perte automatique de rémunération.
- Conserver les informations sur les produits afin de les transmettre rapidement aux soignants.
- Analyser chaque incident et corriger l’organisation avant la reprise.
Questions fréquentes
Une ouvrière qui ne pulvérise pas peut-elle être exposée ?
Oui. Le retour dans une parcelle récemment traitée, le contact avec le feuillage, la récolte, le désherbage, le nettoyage du matériel ou la dérive peuvent provoquer une exposition.
Des gants ordinaires suffisent-ils ?
Pas nécessairement. Le matériau des gants doit être compatible avec le produit et conforme aux indications de l’étiquette. Des gants absorbants, troués ou mal ajustés peuvent être insuffisants.
Peut-on continuer à travailler après un léger mal de tête ?
Un mal de tête peut avoir plusieurs causes, mais s’il apparaît pendant ou après un travail en zone traitée, il doit être signalé. La personne doit être éloignée de l’exposition et la situation évaluée selon les symptômes et le produit concerné.
Une douche suffit-elle après une exposition ?
Elle peut participer à la décontamination cutanée, mais elle ne remplace pas l’évaluation médicale lorsque des symptômes sont présents ou lorsqu’une exposition importante est suspectée.
L’EFT peut-elle traiter les conséquences d’une intoxication ?
Non. L’EFT peut éventuellement accompagner la dimension émotionnelle après la prise en charge, mais elle ne traite aucun effet toxique et ne remplace pas les soins médicaux.
Protéger la production commence par protéger les personnes
Les ouvrières agricoles ne sont pas une main-d’œuvre invisible placée entre la plante et le marché. Elles observent les cultures, repèrent les anomalies, assurent des gestes précis et contribuent directement à la qualité de la récolte.
Respecter leur corps et leur parole améliore aussi la sécurité de l’exploitation. Une travailleuse informée et autorisée à signaler un problème peut éviter qu’un incident isolé ne touche toute une équipe.
La dignité ne constitue donc pas un supplément ajouté après la performance. Elle est une condition fondamentale d’un travail agricole responsable.
Sources et repères
- Organisation mondiale de la Santé — Pesticides et populations exposées
- FAO — Risques professionnels liés aux pesticides
- FAO et OMS — Protection individuelle lors de la manipulation des pesticides
- Organisation internationale du Travail — Gestion des risques chimiques dans l’agriculture
- ONSSA — Techniques d’application et bonnes pratiques phytosanitaires
Contenu informatif : cet article ne remplace ni l’évaluation d’un professionnel de santé, ni les procédures d’urgence, ni les règles de sécurité propres au produit utilisé.



