Réduire les pesticides est devenu un objectif sanitaire, environnemental et commercial. Mais pour un petit agriculteur marocain, un traitement phytosanitaire n’est pas seulement un produit chimique que l’on pourrait supprimer par décision administrative. Il représente parfois la dernière protection disponible face à un ravageur, une maladie ou une récolte menacée.

Demander une réduction immédiate sans fournir de diagnostic, de conseil, d’équipements, d’alternatives accessibles ni de garantie économique pourrait déplacer tout le risque vers les exploitations les plus fragiles. Une perte de récolte de 20 % peut être absorbée par une grande entreprise diversifiée. Pour une petite ferme endettée, elle peut compromettre toute la campagne agricole.
La bonne question n’est donc pas seulement : « Comment utiliser moins de pesticides ? » Elle est aussi : « Qui finance l’observation, la prévention, le matériel, les analyses, la formation et le risque pris pendant la transition ? »
Cette analyse complète notre page consacrée aux traitements phytosanitaires au Maroc et nos réflexions sur l’agriculture d’exportation au Maroc.
Réduire les pesticides sans déplacer le risque vers les plus fragiles
Les pesticides ont un coût : achat du produit, carburant, eau, main-d’œuvre, entretien du pulvérisateur et équipements de protection. Leur mauvaise utilisation ajoute d’autres dépenses moins visibles : phytotoxicité, apparition de résistances, destruction des auxiliaires, résidus non conformes, exposition des travailleurs et contamination de l’environnement.
Mais l’abandon mal préparé d’un traitement peut également coûter cher. Une maladie détectée trop tard, une invasion de ravageurs ou une solution biologique mal maîtrisée peuvent provoquer une baisse importante de rendement et de qualité commerciale.
La réduction doit donc être organisée comme une gestion du risque. Elle ne consiste ni à traiter automatiquement, ni à interdire automatiquement. Elle consiste à intervenir seulement lorsque l’observation, le niveau d’attaque et les conséquences économiques le justifient.
La dépendance aux pesticides n’est pas toujours un choix volontaire
Certains agriculteurs traitent trop fréquemment. Mais expliquer cette pratique uniquement par l’ignorance ou l’irresponsabilité serait réducteur.
Un producteur peut multiplier les traitements parce qu’il :
- ne dispose pas d’un diagnostic fiable ;
- craint de perdre une récolte financée à crédit ;
- subit la pression d’un acheteur exigeant des produits visuellement parfaits ;
- reçoit principalement ses conseils d’un vendeur d’intrants ;
- ne connaît pas les seuils d’intervention ;
- ne dispose pas de pièges ou d’outils de surveillance ;
- n’a pas accès aux auxiliaires ou aux solutions de biocontrôle ;
- travaille avec un pulvérisateur mal réglé ;
- associe l’absence de traitement à l’abandon de la culture.
La peur économique transforme alors le traitement en assurance psychologique. L’agriculteur ne sait pas toujours si l’application est nécessaire, mais il redoute davantage la perte possible que le coût immédiat du produit.
Notre article sur le fait de changer de pratiques agricoles sans nier le risque économique montre pourquoi cette transition doit être progressive et sécurisée.
La lutte intégrée ne signifie pas « zéro pesticide » du jour au lendemain
La lutte intégrée combine les méthodes disponibles afin de maintenir les organismes nuisibles à un niveau acceptable tout en réduisant les risques pour la santé et l’environnement. Elle privilégie l’observation, la prévention, les méthodes culturales, les moyens physiques et biologiques, puis réserve l’intervention chimique aux situations où elle demeure justifiée.
Dans une exploitation, cela peut signifier :
- identifier précisément le ravageur ou la maladie ;
- distinguer une infection d’une carence ou d’un stress hydrique ;
- observer régulièrement les parcelles ;
- utiliser des pièges pour suivre l’évolution des populations ;
- retirer rapidement les plantes ou organes fortement atteints ;
- gérer l’irrigation, l’aération et la fertilisation ;
- protéger les auxiliaires naturels ;
- installer des filets ou barrières lorsque cela est pertinent ;
- alterner les modes d’action pour limiter les résistances ;
- vérifier l’homologation de toute solution utilisée.
L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture présente la lutte intégrée comme la combinaison raisonnée des méthodes biologiques, physiques, culturales et chimiques permettant de réduire l’utilisation des pesticides et leurs risques.
Premier levier : payer l’observation avant de payer le traitement
Le modèle économique actuel rémunère facilement la vente d’un produit. Il rémunère beaucoup moins l’observation qui permettrait de ne pas l’acheter.
Un conseiller qui conclut qu’aucun traitement n’est nécessaire peut avoir rendu un service agronomique important. Pourtant, ce service reste difficile à financer lorsque le conseil dépend commercialement de la vente d’intrants.
Un dispositif indépendant de conseil phytosanitaire devrait permettre aux petits agriculteurs d’obtenir :
- une visite régulière de la parcelle ;
- un diagnostic différentiel ;
- un calendrier d’observation ;
- une interprétation des pièges ;
- une aide au choix des mesures préventives ;
- une vérification des produits autorisés ;
- un suivi des résultats après l’intervention.
Le conseil pourrait être organisé par les coopératives, les organisations professionnelles, les services publics, les interprofessions ou des conseillers indépendants accrédités. L’objectif serait de séparer autant que possible le diagnostic de la vente du produit.
Deuxième levier : mutualiser les équipements de surveillance
Une petite exploitation ne peut pas toujours acheter seule tous les outils nécessaires : pièges, loupes, capteurs climatiques, filets, pulvérisateur performant, station météorologique ou matériel de mesure.
La mutualisation permettrait à un groupement d’agriculteurs de financer collectivement :
- des pièges à phéromones ;
- des plaques chromatiques ;
- une station météo locale ;
- un pulvérisateur correctement entretenu ;
- du matériel de calibrage ;
- des équipements de protection disponibles en plusieurs tailles ;
- des services de diagnostic ou d’analyse.
Une coopérative de services agricoles peut ainsi réduire le coût unitaire de la prévention et éviter que chaque producteur achète du matériel qu’il n’utilisera que quelques jours par an.
Troisième levier : subventionner les outils qui permettent de moins traiter
Les aides agricoles soutiennent traditionnellement les équipements qui augmentent la production ou économisent l’eau. La réduction des pesticides devrait également devenir un critère explicite d’investissement.
Les dispositifs publics pourraient prioritairement soutenir :
- les filets anti-insectes adaptés aux cultures ;
- les pièges de surveillance ;
- les équipements d’observation et d’aide à la décision ;
- les pulvérisateurs limitant les pertes et la dérive ;
- les buses adaptées et les manomètres fiables ;
- les équipements de protection des applicateurs ;
- les aménagements favorables aux auxiliaires ;
- les stations collectives de lavage et de stockage sécurisé ;
- les unités de compostage et de gestion des résidus végétaux ;
- les analyses de sol, d’eau et de résidus.
Il ne s’agit pas de distribuer indistinctement du matériel. Chaque aide devrait être liée à un diagnostic, à une formation et à un suivi de son utilisation réelle.
Quatrième levier : accompagner la transition parcelle par parcelle
Une exploitation ne doit pas nécessairement modifier toutes ses pratiques au même moment. Elle peut commencer par une culture, une parcelle ou un ravageur bien connu.
Une transition progressive pourrait suivre plusieurs étapes :
- enregistrer pendant une campagne tous les traitements réalisés ;
- calculer leur coût complet ;
- identifier les applications systématiques ou peu justifiées ;
- installer un dispositif simple de surveillance ;
- tester une solution préventive sur une surface limitée ;
- comparer rendement, qualité, dépenses et temps de travail ;
- étendre uniquement les pratiques ayant montré des résultats satisfaisants.
Cette méthode réduit la peur du changement. L’agriculteur ne mise pas toute son exploitation sur une technique qu’il ne maîtrise pas encore.
Cinquième levier : créer une garantie contre le risque de transition
Le principal obstacle n’est pas toujours le prix d’un piège ou d’un filet. C’est parfois la peur de perdre la récolte pendant la phase d’apprentissage.
Un fonds ou un mécanisme assurantiel pourrait couvrir une partie des pertes lorsqu’un agriculteur applique un protocole reconnu de réduction des pesticides, sous accompagnement technique, et subit malgré tout une attaque exceptionnelle.
Cette garantie devrait être strictement encadrée. Elle ne doit pas indemniser une mauvaise conduite générale de la culture, mais partager le risque lié à l’adoption documentée d’une nouvelle pratique.
Le principe serait simple : la collectivité demande à l’agriculteur de produire avec moins d’intrants à risque ; elle doit donc accepter de supporter une partie du risque économique de cette évolution.
Sixième levier : rémunérer la qualité invisible
Le marché rémunère facilement le calibre, la couleur et l’aspect du fruit. Il rémunère beaucoup moins les pratiques qui ne sont pas visibles à l’œil nu : surveillance, réduction du nombre d’applications, protection des ouvriers, respect des auxiliaires et traçabilité.
Pour que la réduction soit durable, elle doit créer une valeur économique. Celle-ci peut provenir :
- d’un contrat d’achat pluriannuel ;
- d’un prix minimum garanti ;
- d’une prime liée à un cahier des charges vérifiable ;
- d’un accès privilégié à certains marchés ;
- d’une réduction du coût des analyses ;
- d’un appui au conditionnement et à la commercialisation ;
- d’une communication claire auprès du consommateur.
Une prime ne devrait pas être fondée sur une simple déclaration « sans pesticides ». Elle doit reposer sur des pratiques contrôlables, un registre des interventions, des analyses pertinentes et un système de traçabilité.
Septième levier : organiser des contrats plus équilibrés avec les acheteurs
Un distributeur ne peut pas exiger simultanément un prix très bas, une apparence parfaite, une disponibilité constante et une réduction rapide des pesticides sans participer au coût de cette exigence.
Les contrats entre producteurs, stations, exportateurs et distributeurs devraient préciser :
- les critères phytosanitaires demandés ;
- les méthodes de contrôle ;
- la répartition du coût des analyses ;
- les conditions de déclassement d’un lot ;
- la gestion des produits présentant des défauts esthétiques ;
- les engagements d’achat ;
- l’accompagnement fourni au producteur ;
- la procédure appliquée en cas de problème sanitaire.
Le programme marocain des Alliances productives prévoit justement de rapprocher des groupements de petits producteurs et des acheteurs autour d’accords commerciaux, de plans d’affaires et d’un accompagnement technique et financier. Ce type d’organisation peut contribuer à partager plus équitablement le coût de la conformité, à condition que le rapport de force ne soit pas entièrement favorable à l’acheteur.
Huitième levier : soutenir les petites exploitations avant de renforcer les sanctions
Les produits non homologués, les usages interdits, les surdosages et le non-respect des délais doivent être contrôlés. Mais une politique reposant uniquement sur la sanction risque de pousser les petits agriculteurs vers davantage d’informel.
Avant d’imposer de nouvelles exigences, les pouvoirs publics doivent vérifier que les producteurs disposent réellement :
- d’une information compréhensible ;
- d’un accès à l’Index phytosanitaire de l’ONSSA ;
- d’un conseil de proximité ;
- d’alternatives techniquement disponibles ;
- d’un matériel correctement réglé ;
- d’un marché rémunérant la conformité ;
- d’un délai raisonnable pour s’adapter.
L’Index phytosanitaire officiel permet de rechercher les produits homologués par culture, usage, organisme nuisible, matière active ou nom commercial. Il doit être consulté avant toute utilisation, tout en rappelant qu’en cas de doute, l’attestation d’homologation ou l’autorisation de vente fait foi.
Une sanction est légitime lorsqu’un opérateur contourne volontairement les règles malgré les moyens disponibles. Elle l’est beaucoup moins lorsqu’un petit producteur reçoit des obligations nouvelles sans accès au conseil, au financement et aux solutions techniques nécessaires.
Les alternatives biologiques sont-elles toujours moins chères ?
Non. Un auxiliaire, un biopesticide, un filet ou un piège peut coûter plus cher à l’achat qu’un traitement chimique classique. Certaines solutions exigent aussi davantage d’observation, une meilleure maîtrise du climat sous serre ou une intervention plus précoce.
Leur intérêt doit être évalué sur l’ensemble de la campagne :
- nombre total d’applications évitées ;
- temps de travail ;
- efficacité réelle ;
- effets sur les auxiliaires ;
- risque de résistance ;
- résidus et conformité commerciale ;
- qualité de la récolte ;
- coût de la protection des travailleurs.
Présenter toute solution dite naturelle comme simple, gratuite et sans risque serait trompeur. Une substance d’origine naturelle peut être inefficace, phytotoxique ou réglementée. Son statut doit toujours être vérifié avant utilisation.
Le coût réel d’un traitement doit être calculé
Pour décider rationnellement, l’agriculteur doit connaître le coût complet de chaque intervention, et pas seulement le prix du bidon.
Le calcul devrait intégrer :
- le produit et les adjuvants ;
- l’eau utilisée ;
- le carburant ou l’énergie ;
- la main-d’œuvre ;
- l’amortissement du pulvérisateur ;
- l’entretien et le remplacement des buses ;
- les équipements de protection ;
- le temps de préparation et de nettoyage ;
- les pertes liées à une mauvaise application ;
- le risque de résidus ou de rejet du lot.
Une stratégie de lutte intégrée peut sembler plus coûteuse au départ tout en devenant plus rentable lorsque plusieurs traitements inutiles sont supprimés ou lorsqu’elle prévient un rejet commercial.
Les programmes publics marocains peuvent-ils accélérer cette évolution ?
La stratégie Génération Green et les projets d’agriculture solidaire accordent une place à l’accompagnement des petits agriculteurs, des jeunes et des femmes rurales. Des initiatives spécifiques ont également été lancées pour soutenir la transition agroécologique des petites exploitations.
En décembre 2025, six conventions de partenariat ont notamment été signées dans le cadre du programme IHYAE pour accompagner des petites exploitations agricoles dans leur transition agroécologique. L’enjeu sera désormais de transformer ces projets ciblés en méthodes reproductibles dans davantage de territoires.
Les résultats devront être évalués à partir d’indicateurs concrets :
- réduction du nombre d’applications ;
- évolution des dépenses phytosanitaires ;
- maintien du rendement et du revenu ;
- adoption durable des techniques après la fin du projet ;
- réduction des incidents professionnels ;
- amélioration de la traçabilité ;
- accès à de nouveaux marchés.
Le site officiel de l’Agence pour le développement agricole présente le programme d’accompagnement des petites exploitations vers la transition agroécologique.
Qui doit financer la réduction des pesticides ?
La réponse ne peut pas être : l’agriculteur seul.
Le financement doit être partagé entre :
- l’État, pour le conseil, la recherche, les aides et les contrôles ;
- les distributeurs et exportateurs, pour les analyses, la traçabilité et les contrats durables ;
- les fabricants et fournisseurs, pour la formation, la récupération des emballages et l’information correcte ;
- les interprofessions, pour les outils collectifs et la surveillance régionale ;
- les banques et assurances, pour des produits adaptés au risque de transition ;
- les consommateurs, lorsque leur pouvoir d’achat le permet, à travers des filières transparentes ;
- les agriculteurs, par l’enregistrement des pratiques et l’application rigoureuse des méthodes retenues.
Cette répartition est aussi une question de justice sociale. Les ouvrières agricoles exposées aux pesticides ne doivent pas supporter le coût humain d’une production vendue au prix le plus bas.
Dix décisions pour une transition réaliste au Maroc
- Créer un service indépendant de diagnostic accessible aux petits agriculteurs.
- Financer des réseaux locaux d’observation des ravageurs et des maladies.
- Subventionner les équipements permettant réellement de réduire les applications.
- Développer les coopératives de services agricoles et le matériel partagé.
- Mutualiser les analyses de résidus, de sol et d’eau.
- Créer une garantie couvrant une partie du risque pendant la transition.
- Conditionner certaines aides à un registre phytosanitaire et à une formation pratique.
- Exiger des acheteurs des contrats précisant le partage des coûts de conformité.
- Rémunérer les pratiques vérifiables plutôt que les slogans commerciaux.
- Publier les résultats économiques et agronomiques des projets financés publiquement.
Réduire, mais sans abandonner les agriculteurs
Réduire les pesticides est possible lorsque l’agriculteur sait ce qu’il observe, pourquoi il intervient et quelles alternatives sont adaptées à sa culture. Cette évolution peut réduire certaines dépenses, améliorer la conformité des récoltes et protéger les travailleurs.
Mais elle demande du temps, des connaissances, du matériel et une sécurité économique. Une politique qui retire progressivement les produits les plus préoccupants sans construire d’alternatives accessibles risque de renforcer les grandes exploitations et d’exclure les plus petites.
Le Maroc n’a pas à choisir entre la protection du consommateur et la survie des petits agriculteurs. Il doit organiser une transition dans laquelle la santé publique, l’environnement et le revenu agricole progressent ensemble.
La réduction des pesticides ne réussira pas par la culpabilisation. Elle réussira lorsque traiter moins deviendra techniquement possible, économiquement rationnel et collectivement financé.
Retrouvez nos analyses sur l’agriculture, les inégalités économiques et les politiques publiques sur la page Le Maroc Réel.
Cet article présente une analyse économique et agronomique générale. Toute décision concernant la protection d’une culture doit reposer sur un diagnostic, la réglementation applicable et la vérification des usages autorisés par l’ONSSA.



