Pesticides non homologués au Maroc : pourquoi le marché informel persiste

Les pesticides non homologués au Maroc ne circulent pas uniquement parce que certains agriculteurs ignorent la réglementation. Leur présence révèle un problème plus profond : lorsque le circuit officiel paraît trop coûteux, trop éloigné, trop complexe ou insuffisamment réactif, un marché parallèle finit par répondre à la demande.

Pesticides non homologués au Maroc vendus dans un marché informel
Le marché informel prospère lorsque le circuit officiel reste trop éloigné, complexe ou coûteux pour les petites exploitations.

Dans certaines zones agricoles, l’agriculteur peut trouver rapidement un produit vendu à l’unité, à crédit ou dans un conditionnement adapté à sa trésorerie. Mais cette facilité apparente peut dissimuler l’absence d’étiquette complète, une origine impossible à vérifier, une homologation expirée ou un produit dont l’usage n’est pas autorisé sur la culture concernée.

Le sujet dépasse donc la seule responsabilité individuelle. Il concerne l’organisation de la distribution, l’accès au conseil, les contrôles, la traçabilité et la capacité des politiques publiques à proposer une alternative crédible au commerce informel.

Cette analyse s’inscrit dans la rubrique Le Maroc Réel et complète notre dossier consacré aux traitements phytosanitaires au Maroc.

Pesticides non homologués au Maroc : de quoi parle-t-on exactement ?

Plusieurs situations différentes sont souvent regroupées sous l’expression « pesticide illégal ». Elles ne doivent pourtant pas être confondues.

Un produit qui n’a jamais été homologué au Maroc

Il peut s’agir d’un produit importé ou introduit dans le pays sans avoir obtenu l’autorisation nécessaire. Son efficacité, sa composition, sa toxicité et ses conditions d’emploi n’ont alors pas été validées pour le marché marocain selon la procédure réglementaire applicable.

Un produit falsifié ou contrefait

Le contenant peut imiter une marque connue tandis que la composition réelle ne correspond pas à l’étiquette. Il peut également s’agir d’un produit dilué, reformulé ou reconditionné sans contrôle.

Dans ce cas, l’utilisateur ignore parfois la nature exacte de la substance qu’il manipule. Une dose apparemment correcte peut devenir inefficace, phytotoxique ou dangereuse.

Un produit dont l’homologation a expiré

L’expiration d’une homologation ne signifie pas toujours que toute détention devient interdite dès le lendemain. L’ONSSA publie une liste spécifique des produits expirés et précise les délais transitoires applicables à leur distribution, à leur revente ou à leur utilisation.

Il faut donc vérifier la date d’expiration et les délais encore ouverts avant de qualifier juridiquement le produit. Une ancienne bouteille oubliée dans un local ne possède pas nécessairement le même statut qu’un produit encore écoulable pendant une période transitoire.

Un produit homologué utilisé en dehors de son autorisation

Un pesticide peut être officiellement homologué au Maroc tout en étant utilisé de manière non conforme :

  • sur une culture non mentionnée dans l’autorisation ;
  • contre un ravageur différent de l’usage autorisé ;
  • à une dose excessive ;
  • avec trop d’applications ;
  • sans respecter le délai avant récolte ;
  • dans un mélange non prévu ou mal maîtrisé.

Le produit n’est alors pas nécessairement non homologué. C’est son usage qui devient non conforme. Cette distinction est essentielle pour établir les responsabilités et organiser la prévention.

L’Index phytosanitaire de l’ONSSA permet de rechercher les autorisations par nom commercial, matière active, culture, organisme nuisible, usage, détenteur ou fournisseur. L’ONSSA rappelle cependant qu’en cas de doute, l’attestation d’homologation ou l’autorisation de vente constitue la référence juridique.

Pourquoi le marché informel répond-il à une demande réelle ?

Interdire un produit ne suffit pas à faire disparaître sa demande. Tant que les causes économiques et pratiques subsistent, le commerce informel peut se reconstituer après chaque opération de contrôle.

1. Des prix immédiatement plus accessibles

Un produit vendu sans facture, sans conseil, sans conditionnement réglementaire et sans obligations de traçabilité peut être proposé à un prix inférieur. Cette différence paraît décisive pour un petit producteur confronté à une attaque soudaine et à une trésorerie limitée.

Le prix bas peut néanmoins cacher un coût différé : traitement inefficace, répétition des applications, destruction d’auxiliaires, phytotoxicité, perte de récolte, exposition de l’applicateur ou refus commercial du produit récolté.

2. La vente en petites quantités

Certains agriculteurs n’ont besoin que de quelques dizaines de millilitres ou de grammes pour une petite parcelle. L’achat d’un conditionnement officiel peut représenter une dépense disproportionnée.

Le vendeur informel répond à cette contrainte en fractionnant le produit dans une bouteille ou un sachet anonyme. Mais l’utilisateur perd alors l’étiquette, le numéro de lot, la concentration, les précautions, le délai avant récolte et parfois même le nom exact de la matière active.

3. Le crédit fondé sur la proximité

Dans les circuits ruraux, le choix du fournisseur ne dépend pas seulement du produit. Il repose souvent sur une relation ancienne : le vendeur connaît l’agriculteur, accepte un paiement après la récolte et reste disponible en dehors des horaires habituels.

Un circuit officiel éloigné, exigeant un paiement immédiat ou incapable de proposer un conseil rapide peut difficilement concurrencer cette proximité.

4. La peur de perdre la récolte

Lorsqu’un ravageur se développe, chaque journée semble compter. L’agriculteur cherche une réponse immédiate et peut acheter le produit présenté comme « le plus fort », même lorsque son origine ou son autorisation reste incertaine.

Cette décision n’est pas toujours le résultat d’une préférence pour l’illégalité. Elle peut être alimentée par l’absence de diagnostic fiable, le manque d’encadrement technique et la peur d’une perte économique irréversible.

Cette pression est analysée plus en détail dans notre article consacré à la peur de perdre la récolte et aux traitements automatiques.

5. Une réglementation difficile à suivre

Le statut d’un produit peut évoluer : renouvellement, modification d’usage, retrait, expiration ou changement des conditions d’emploi. Un bidon connu depuis plusieurs années peut ne plus bénéficier du même statut.

L’information existe, mais elle reste parfois difficile à consulter au moment de l’achat, particulièrement pour les personnes peu familiarisées avec les outils numériques ou les appellations techniques.

La présence d’un nom commercial dans une ancienne fiche, une vidéo ou un message partagé sur téléphone ne prouve pas que le produit reste autorisé aujourd’hui.

6. Des contrôles territoriaux complexes

La distribution des pesticides peut emprunter plusieurs niveaux : importateur, distributeur, détaillant, vendeur itinérant, souk rural et revente entre agriculteurs. Plus la chaîne devient longue et informelle, plus il est difficile d’identifier l’origine d’un produit.

L’ONSSA indique que le contrôle des intrants agricoles comprend notamment :

  • la vérification de l’emballage et de son étanchéité ;
  • le contrôle de la conformité de l’étiquetage ;
  • le retrait des produits non homologués, falsifiés ou périmés ;
  • le prélèvement d’échantillons pour analyse.

Ces missions sont indispensables, mais elles supposent des moyens humains, des échanges d’informations et une présence suffisamment régulière sur l’ensemble du territoire.

Le souk rural, un espace économique difficile à remplacer

Le souk hebdomadaire ne constitue pas uniquement un lieu de vente. Il remplit des fonctions économiques, sociales et logistiques essentielles pour de nombreuses communes rurales.

Il permet de vendre une récolte, d’acheter du matériel, de rencontrer des intermédiaires, de rechercher un transporteur et d’obtenir des informations. Cette concentration d’activités en fait également un lieu possible de circulation de produits dont l’origine ou la conformité reste difficile à vérifier.

Le Conseil économique, social et environnemental a déjà relevé le besoin important de contrôle des produits destinés à la commercialisation dans les souks ruraux, ainsi que la dispersion des responsabilités entre plusieurs administrations.

Cette faiblesse structurelle ne signifie pas que tous les commerçants des souks vendent des pesticides irréguliers. Elle signifie que les conditions d’organisation, d’identification des vendeurs et de contrôle peuvent faciliter la circulation de marchandises non traçables.

Qui profite réellement du marché informel ?

À court terme, plusieurs acteurs peuvent y trouver un avantage apparent :

  • le vendeur écoule rapidement son stock sans supporter toutes les obligations du circuit formel ;
  • l’agriculteur obtient immédiatement un produit moins cher ou vendu à crédit ;
  • l’intermédiaire peut commercialiser un produit sans assurer le service après-vente ni la traçabilité.

Mais les coûts sont transférés vers d’autres personnes :

  • l’applicateur manipule une substance dont il connaît mal les dangers ;
  • les ouvriers peuvent entrer trop tôt dans une parcelle traitée ;
  • l’agriculteur assume seul l’échec du traitement ou la perte de la récolte ;
  • le distributeur respectueux des règles subit une concurrence déloyale ;
  • le consommateur ne peut pas vérifier l’origine du produit utilisé ;
  • la collectivité supporte les conséquences environnementales et sanitaires.

Le faible prix payé au moment de l’achat n’est donc pas le prix réel du pesticide. Une partie de son coût est simplement reportée sur le travailleur, la récolte, l’eau, le sol et la confiance publique.

Comment reconnaître une vente préoccupante ?

Certains signes doivent inciter l’acheteur à suspendre l’achat et à vérifier le produit :

  • produit vendu dans une bouteille d’eau, un sachet ou un récipient réutilisé ;
  • absence d’étiquette lisible en français ou en arabe ;
  • numéro d’homologation absent ou impossible à vérifier ;
  • date, lot ou identité du fournisseur effacés ;
  • bouchon descellé, bidon fuyant ou emballage déformé ;
  • prix anormalement inférieur à celui du circuit professionnel ;
  • promesse d’efficacité contre toutes les maladies et tous les ravageurs ;
  • refus de remettre une facture ou une preuve d’achat ;
  • conseil de dépasser la dose indiquée ;
  • vente d’un produit sans aucune question sur la culture ou le problème observé.

Ces signes ne constituent pas, à eux seuls, une preuve juridique de fraude. Ils justifient cependant une vérification approfondie avant l’achat et l’utilisation.

Comment vérifier un pesticide avant de l’acheter ?

Rechercher le produit dans l’Index officiel

Le nom commercial doit être recherché dans l’Index phytosanitaire. La matière active seule ne suffit pas : deux produits contenant une substance similaire peuvent avoir des concentrations, des formulations et des usages différents.

Notre guide sur l’Index phytosanitaire ONSSA explique comment effectuer cette recherche.

Vérifier la culture et l’organisme cible

La présence du produit dans l’Index ne constitue que la première étape. Il faut vérifier qu’il est autorisé sur la culture concernée et contre le ravageur, la maladie ou l’adventice observés.

Contrôler le détenteur et le fournisseur

L’ONSSA met également à disposition une liste des sociétés phytosanitaires agréées. Elle permet de vérifier les entreprises autorisées selon leur activité, leur siège et leurs locaux.

Consulter les retraits et expirations

La vérification doit être complétée par les pages officielles consacrées aux modifications d’homologation, aux retraits et aux produits expirés.

Notre article sur les pesticides interdits au Maroc précise les différences entre interdiction, retrait, restriction et expiration.

Conserver une preuve d’achat

Une facture, une photographie de l’étiquette et le numéro de lot peuvent devenir essentiels en cas de problème d’efficacité, de phytotoxicité ou de suspicion sur la composition.

Pourquoi la répression seule ne suffira pas

Fermer un point de vente peut supprimer temporairement une offre. Mais si les agriculteurs ne trouvent pas de solution officielle accessible, le même commerce peut réapparaître dans une autre commune, sous une autre forme ou par livraison directe.

Une politique efficace doit donc intervenir simultanément sur l’offre et sur la demande.

Rendre les distributeurs agréés plus accessibles

Une cartographie publique, consultable par commune, aiderait les agriculteurs à identifier rapidement le point de vente autorisé le plus proche.

Permettre une vérification simple par téléphone

Un système de code QR, de numéro court ou de messagerie pourrait fournir immédiatement :

  • le statut du produit ;
  • la culture autorisée ;
  • l’organisme cible ;
  • la dose ;
  • le délai avant récolte ;
  • les éventuels retraits ou restrictions.

Développer des conditionnements adaptés aux petites surfaces

Le fractionnement clandestin persistera tant que le plus petit emballage officiel restera trop coûteux ou trop grand pour certaines exploitations. Des conditionnements réglementaires plus petits permettraient de répondre à cette contrainte sans supprimer l’étiquette ni la traçabilité.

Organiser la reprise des stocks anciens

Les agriculteurs peuvent conserver des produits anciens faute de solution pratique pour les remettre. Des campagnes périodiques de collecte, accompagnées d’une information claire, réduiraient le stockage prolongé et la revente informelle.

Renforcer le conseil indépendant

Le vendeur ne devrait pas être l’unique source de diagnostic. Un réseau local de conseil agronomique, de groupes d’observation et d’alertes phytosanitaires permettrait de réduire les traitements décidés dans l’urgence.

Soutenir économiquement la lutte intégrée

Les pièges, filets, auxiliaires, analyses et équipements de protection ont un coût initial. Sans aide ciblée, formation et accès au financement, certains producteurs continueront à privilégier le produit immédiatement disponible, même lorsqu’il présente davantage de risques.

Quelle responsabilité pour l’agriculteur ?

L’agriculteur doit vérifier le statut du produit, lire l’étiquette, respecter l’usage autorisé et conserver les informations relatives au traitement. Mais lui attribuer toute la responsabilité permettrait aux autres maillons de disparaître du débat.

La responsabilité concerne également :

  • celui qui introduit ou fabrique un produit falsifié ;
  • celui qui le distribue sans autorisation ;
  • celui qui fractionne le produit dans un contenant anonyme ;
  • celui qui donne un conseil incompatible avec l’étiquette ;
  • celui qui laisse durablement un territoire sans offre légale accessible ;
  • celui qui ne publie pas suffisamment d’informations compréhensibles sur les contrôles.

Le petit producteur qui achète un flacon sans étiquette ne doit pas être exonéré de toute responsabilité. Mais il ne doit pas non plus devenir le seul coupable visible d’un système dont d’autres acteurs tirent profit.

Le consommateur peut-il reconnaître les produits concernés ?

Un fruit ou un légume ne permet pas de connaître visuellement le statut réglementaire du pesticide utilisé. Une belle apparence ne garantit pas la conformité, tout comme une tache ou une déformation ne prouve pas la présence d’un produit interdit.

La présence d’un résidu ne démontre pas non plus, à elle seule, qu’un pesticide non homologué a été utilisé. Il faut identifier la substance, mesurer sa concentration, comparer le résultat aux limites applicables et remonter jusqu’aux pratiques de la parcelle.

Le consommateur dépend donc des analyses, de la traçabilité et de l’efficacité des contrôles publics. Notre enquête sur le contrôle des pesticides au Maroc examine plus largement cette responsabilité collective.

Sept mesures pour faire reculer durablement le marché informel

  1. Publier une cartographie actualisée des distributeurs agréés, accessible par région et par commune.
  2. Créer un outil mobile de vérification immédiate du produit, de son usage et de sa date de validité.
  3. Contrôler prioritairement les importateurs et les réseaux d’approvisionnement, plutôt que de se limiter au dernier utilisateur.
  4. Développer des emballages officiels adaptés aux petites exploitations, sans fractionnement anonyme.
  5. Organiser la collecte sécurisée des pesticides expirés et de leurs emballages.
  6. Renforcer le conseil agronomique indépendant et le diagnostic avant traitement.
  7. Publier régulièrement les résultats des contrôles et des retraits, sans exposer arbitrairement des producteurs avant l’établissement des faits.

Faire mieux que le marché informel

Les pesticides non homologués ne disparaîtront pas uniquement parce que la loi devient plus sévère. Ils reculeront lorsque le circuit officiel sera plus fiable, plus proche, plus clair et économiquement accessible.

Le commerce informel prospère lorsqu’il résout rapidement des difficultés que le système formel laisse sans réponse : urgence phytosanitaire, manque de trésorerie, éloignement du distributeur, besoin d’une petite quantité et absence de conseil technique.

La priorité n’est donc pas seulement de punir. Elle consiste à construire un système légal capable de faire mieux : identifier le problème avant de traiter, proposer des produits vérifiables, accompagner les petites exploitations et remonter jusqu’aux véritables organisateurs des circuits frauduleux.

C’est à cette condition que la protection de l’agriculteur, du travailleur et du consommateur pourra devenir plus forte que l’économie du produit anonyme.

Cet article présente une analyse agronomique et citoyenne. Il ne désigne aucun opérateur particulier et ne permet pas, à lui seul, de qualifier juridiquement un produit. Le statut doit être vérifié auprès de l’ONSSA et au moyen des documents officiels applicables.

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