Pesticides au Maroc : qui protège réellement le consommateur ?

Le contrôle des pesticides au Maroc ne repose pas sur un seul inspecteur, un seul laboratoire ou une seule administration. Entre l’homologation du produit, son achat, son application dans le champ, le respect du délai avant récolte, le transport et la vente, plusieurs acteurs interviennent. Lorsqu’un seul maillon devient défaillant, le consommateur peut perdre confiance dans toute la chaîne alimentaire.

Contrôle des pesticides au Maroc dans un marché de fruits et légumes
Le contrôle des pesticides repose sur la traçabilité, les prélèvements, les analyses et la responsabilité de toute la chaîne alimentaire.

Sur le papier, le Maroc dispose d’une réglementation, d’un organisme public compétent, de laboratoires et de plans de surveillance. Mais la vraie question n’est pas seulement de savoir si le dispositif existe. Il faut aussi déterminer s’il couvre suffisamment les exploitations, les marchés de gros, les circuits informels et les produits effectivement consommés par les ménages marocains.

Cette analyse prolonge notre dossier consacré aux traitements phytosanitaires au Maroc, en abordant cette fois la question sous l’angle de la responsabilité publique, de la transparence et de la justice sociale.

Contrôle des pesticides au Maroc : qui fait quoi ?

L’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires, l’ONSSA, est le principal organisme public chargé de la sécurité sanitaire des produits végétaux et d’origine végétale. Ses missions comprennent notamment le contrôle des produits alimentaires au stade de la production, de la commercialisation, de l’importation et de l’exportation.

Pour les fruits, les légumes et les plantes aromatiques, ses services peuvent effectuer des prélèvements afin de rechercher des résidus de pesticides. Les contrôles concernent notamment les exploitations agricoles, les marchés de gros, les établissements autorisés et, avec d’autres administrations, certains points de vente.

La réglementation des produits phytopharmaceutiques encadre également leur homologation, leur fabrication, leur importation, leur distribution et leurs conditions d’utilisation. Un pesticide ne devrait donc pas être choisi uniquement parce qu’il est disponible chez un revendeur ou recommandé par un voisin.

Il doit être autorisé pour une culture, un organisme nuisible et un usage déterminés. La dose, le nombre maximal d’applications et le délai avant récolte doivent aussi être respectés. L’Index phytosanitaire officiel de l’ONSSA permet de consulter les produits homologués. En cas de doute, l’attestation d’homologation ou l’autorisation de vente demeure toutefois le document de référence.

Un produit homologué ne garantit pas automatiquement une récolte conforme

L’homologation constitue une première barrière de sécurité. Elle ne garantit cependant pas que le produit sera correctement utilisé dans chaque exploitation.

Une récolte peut devenir non conforme lorsqu’un agriculteur :

  • emploie un produit sur une culture non autorisée ;
  • dépasse la dose indiquée sur l’étiquette ;
  • multiplie les applications sans justification agronomique ;
  • mélange plusieurs produits sans vérifier leur compatibilité ;
  • ne respecte pas le délai avant récolte ;
  • utilise un pesticide retiré, périmé ou acheté dans un circuit informel ;
  • ne conserve aucune trace des traitements réalisés.

La conformité dépend donc autant de la réglementation que de la formation, de l’accompagnement technique, de la traçabilité et des conditions économiques de l’exploitation.

Que signifient réellement les résidus et les LMR ?

La présence mesurable d’un résidu ne signifie pas automatiquement qu’un aliment est dangereux. Les autorités utilisent des limites maximales de résidus, appelées LMR, pour définir le niveau légalement toléré pour une combinaison précise entre une substance active et un produit alimentaire.

Une analyse doit donc répondre à plusieurs questions : quelle substance a été détectée, sur quel produit, à quelle concentration et par rapport à quelle limite réglementaire ? Une information réduite à la formule « présence de pesticides » ne permet pas, à elle seule, d’évaluer correctement le risque.

Inversement, les LMR ne doivent pas devenir un argument permettant de banaliser les mauvaises pratiques. Un dépassement, la détection d’une substance non autorisée ou l’absence de traçabilité doivent déclencher une investigation, l’identification de l’origine du produit et des mesures correctives.

Les marchés de gros, un maillon décisif

Une partie importante des fruits et légumes consommés au Maroc transite par les marchés de gros. Ces lieux devraient permettre d’identifier la provenance des lots, d’organiser les prélèvements et de retirer rapidement les marchandises non conformes.

Mais la protection devient plus difficile lorsque les produits arrivent sans identification suffisante de l’exploitation, du producteur ou de la parcelle. Une analyse peut alors révéler une anomalie sans permettre de remonter rapidement jusqu’à son origine.

La traçabilité ne doit pas être comprise comme une formalité réservée aux grandes entreprises exportatrices. Un système simplifié pourrait également être accessible aux petites exploitations : numéro de producteur, parcelle, date de récolte, traitements appliqués et destination du lot.

Le poids du marché informel

Le marché informel des pesticides constitue une autre fragilité. Des produits peuvent être vendus sans conseil technique suffisant, fractionnés dans des emballages non identifiés ou proposés alors que leur statut réglementaire est incertain.

Dans ces conditions, l’agriculteur ne dispose parfois ni d’une étiquette complète, ni d’un délai avant récolte lisible, ni d’informations fiables sur les protections nécessaires. Le risque concerne alors simultanément l’utilisateur, les ouvriers agricoles, la récolte, l’eau, le sol et le consommateur.

La réponse ne peut pas se limiter à sanctionner le dernier agriculteur de la chaîne. Elle doit aussi viser les importateurs, les distributeurs, les revendeurs non autorisés et les circuits qui alimentent durablement ce commerce.

Le consommateur marocain reçoit-il assez d’informations ?

Pour avoir confiance, le public ne demande pas nécessairement le nom de chaque exploitation contrôlée. Il a cependant besoin d’informations compréhensibles et régulièrement actualisées :

  • nombre d’échantillons analysés ;
  • catégories de fruits, légumes et aromates contrôlées ;
  • régions et circuits de commercialisation concernés ;
  • proportion des résultats conformes et non conformes ;
  • principales causes de non-conformité ;
  • mesures prises après la détection d’un dépassement ;
  • évolution des résultats d’une année à l’autre.

La publication de ces données ne devrait pas provoquer une panique générale autour des fruits et légumes. Au contraire, une information régulière permettrait de distinguer les problèmes ponctuels des défaillances structurelles et de reconnaître les progrès accomplis.

Pourquoi l’exportation paraît-elle mieux contrôlée ?

Les filières d’exportation sont soumises aux exigences des clients, des organismes de certification et des pays destinataires. Elles disposent généralement d’une traçabilité plus développée, de cahiers des charges précis et d’analyses permettant d’éviter le rejet des marchandises.

Cette organisation alimente une question légitime : les produits destinés au marché marocain bénéficient-ils du même niveau de vigilance ?

Il serait excessif d’affirmer que tous les produits exportés sont sûrs et que tous les produits locaux échappent au contrôle. Mais la différence de moyens, de documentation et de pression commerciale peut créer une protection inégale. La sécurité sanitaire du consommateur marocain ne devrait pas dépendre uniquement de sa capacité à acheter un produit certifié ou conditionné.

Ce que le consommateur peut faire — et ce qu’il ne peut pas faire

Le lavage des fruits et légumes à l’eau potable, l’élimination des parties abîmées et l’épluchage lorsqu’il est adapté au produit peuvent réduire certains résidus présents en surface. Une alimentation variée permet également d’éviter de concentrer systématiquement l’exposition sur une seule denrée.

Ces gestes restent utiles, mais ils ne peuvent pas réparer toutes les défaillances de la chaîne. Le lavage ne supprime pas nécessairement les substances ayant pénétré dans le végétal et ne transforme pas un produit réglementairement non conforme en produit conforme.

Le consommateur ne possède ni laboratoire, ni registre phytosanitaire, ni moyen de connaître la date de la dernière application. La responsabilité principale doit donc rester en amont : producteurs, distributeurs, marchés, laboratoires et pouvoirs publics.

Cinq mesures pour restaurer la confiance

1. Publier régulièrement les résultats des contrôles

Un tableau de bord public, présenté par catégorie de produit, région et circuit de commercialisation, rendrait l’action des autorités plus visible et faciliterait le suivi des progrès.

2. Renforcer la traçabilité sur le marché intérieur

Chaque lot devrait pouvoir être relié à un producteur, une exploitation et une date de récolte, y compris lorsqu’il provient d’une petite ferme.

3. Contrôler davantage les circuits informels

La surveillance doit concerner les pesticides eux-mêmes, leurs conditions de vente, les produits fractionnés, les emballages réutilisés et les substances dont l’autorisation a expiré.

4. Accompagner financièrement les petits agriculteurs

La conformité a un coût : conseil agronomique, équipements de protection, analyses, registres, pièges, filets et solutions de biocontrôle. Imposer de nouvelles obligations sans soutien financier risquerait d’exclure davantage les petites exploitations.

5. Séparer l’information scientifique de la communication de crise

Lorsqu’une alerte apparaît, le public doit savoir quels produits sont concernés, quels résultats ont été obtenus et quelles mesures ont été prises. Une formule générale comme « tous les produits sont sûrs » convainc rarement lorsqu’elle n’est pas accompagnée de données vérifiables.

Qui protège donc réellement le consommateur ?

L’ONSSA occupe une place centrale, mais elle ne peut pas tout contrôler seule. La protection réelle dépend aussi des laboratoires, des autorités territoriales, des marchés de gros, des distributeurs, des conseillers agricoles et des producteurs.

Elle dépend surtout d’un principe simple : le produit vendu au marché intérieur doit bénéficier d’une exigence sanitaire aussi sérieuse que celui destiné à l’exportation.

Le consommateur marocain ne doit pas être obligé de choisir entre des fruits et légumes accessibles et des produits dont il connaît l’origine. Une politique crédible doit rendre la sécurité sanitaire normale, visible et accessible à tous, plutôt que de la réserver aux filières les mieux organisées.

À retenir

  • L’ONSSA est le principal organisme chargé du contrôle sanitaire des produits végétaux au Maroc.
  • L’homologation d’un pesticide ne garantit pas son utilisation correcte dans chaque exploitation.
  • Les résidus doivent être interprétés en fonction des substances détectées et des limites maximales applicables.
  • La traçabilité des produits destinés au marché intérieur reste essentielle pour identifier l’origine d’une non-conformité.
  • Le consommateur peut laver et, lorsque cela convient, éplucher les produits, mais il ne peut pas remplacer les contrôles publics.
  • La transparence des résultats est indispensable pour construire une confiance durable.

Cet article propose une analyse citoyenne et agronomique. Il ne remplace ni les résultats d’une analyse de laboratoire ni les informations officielles des autorités sanitaires.

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