Résistance aux pesticides agriculture : lorsqu’un même mode d’action est utilisé trop fréquemment contre un ravageur, une maladie ou une adventice, les individus les moins sensibles survivent et se reproduisent. Au fil des traitements et des générations, le produit peut perdre une partie importante de son efficacité. La rotation raisonnée des matières actives permet de ralentir cette sélection, à condition de se baser sur les groupes IRAC, FRAC ou HRAC et non sur le seul nom commercial.

Au Maroc, la pression phytosanitaire peut être particulièrement forte dans les serres maraîchères, les vergers, les cultures de fruits rouges, la pomme de terre, les céréales et les cultures intensives irriguées. Les cycles rapprochés, les températures favorables aux bioagresseurs et la répétition des traitements augmentent le risque de sélectionner des populations résistantes.
Changer de bidon ou de fournisseur ne constitue pas nécessairement une rotation. Deux produits portant des noms commerciaux différents peuvent contenir la même matière active ou appartenir au même groupe de mode d’action.
Résistance aux pesticides agriculture : pourquoi l’efficacité diminue-t-elle ?
Dans une population de ravageurs, de champignons pathogènes ou d’adventices, tous les individus ne présentent pas exactement la même sensibilité. Lorsqu’un pesticide est appliqué, les individus sensibles sont éliminés en priorité. Quelques individus naturellement moins sensibles peuvent cependant survivre.
Si le même mode d’action est utilisé à répétition, ces survivants transmettent leurs caractéristiques à leur descendance. La proportion d’individus résistants augmente alors progressivement jusqu’à rendre le traitement insuffisant, voire pratiquement inefficace.
La résistance n’est donc pas une « habitude » prise individuellement par un insecte ou un champignon. Il s’agit d’une évolution de la population sous l’effet d’une pression de sélection répétée.
Les organismes internationaux spécialisés recommandent de diversifier les modes d’action et d’éviter d’exposer plusieurs générations successives d’un même ravageur au même groupe insecticide.
Un échec de traitement signifie-t-il toujours une résistance ?
Une baisse d’efficacité ne prouve pas automatiquement la présence d’une résistance. Avant de conclure, plusieurs causes techniques doivent être vérifiées :
- mauvaise identification du ravageur, de la maladie ou de l’adventice ;
- traitement réalisé à un stade peu sensible ;
- dose, volume de bouillie ou concentration non conformes à l’étiquette ;
- pulvérisateur mal étalonné ;
- buses usées, bouchées ou inadaptées ;
- couverture insuffisante du feuillage ;
- vent, chaleur, pluie ou forte évaporation après l’application ;
- eau trop alcaline, trop dure ou contenant des matières en suspension ;
- lessivage par une irrigation ou une pluie ;
- nouvelle contamination après le traitement ;
- produit mal stocké, dégradé ou provenant d’un circuit non contrôlé ;
- non-respect de l’intervalle recommandé entre les applications.
La résistance devient plus probable lorsque plusieurs applications techniquement correctes échouent, que les survivants sont concentrés dans les zones correctement couvertes et que des produits appartenant au même groupe ont été utilisés régulièrement.
Nom commercial, matière active et mode d’action
Pour construire une rotation efficace, il faut distinguer trois informations.
Le nom commercial
Il s’agit du nom donné au produit vendu par une société. Plusieurs noms commerciaux peuvent contenir exactement la même matière active.
La matière active
La matière active est la substance ou le micro-organisme responsable de l’action contre le bioagresseur. Un produit peut en contenir une seule ou associer plusieurs matières actives.
Le groupe de mode d’action
Le groupe indique le processus biologique principalement perturbé chez le ravageur, l’agent pathogène ou l’adventice. C’est cette information qui doit guider la rotation.
| Information modifiée | Rotation réelle ? | Explication |
|---|---|---|
| Changement de couleur du bidon | Non | L’emballage n’indique pas un changement de mode d’action. |
| Changement de marque commerciale | Pas nécessairement | Les deux marques peuvent contenir la même matière active. |
| Changement de matière active | Pas toujours | Deux matières actives différentes peuvent appartenir au même groupe. |
| Changement de groupe IRAC, FRAC ou HRAC | Oui, en principe | Le mode d’action principal est différent, sous réserve d’une éventuelle résistance croisée. |
Exemple : remplacer une matière active par une autre appartenant au même groupe IRAC ne constitue pas une véritable alternance de mode d’action, même si le nom du produit change.
À quoi servent les codes IRAC, FRAC et HRAC ?
Les classifications internationales attribuent un numéro ou un code aux pesticides partageant un mode d’action comparable.
| Classification | Produits concernés | Bioagresseurs ciblés | Utilisation dans la rotation |
|---|---|---|---|
| IRAC | Insecticides et acaricides | Insectes et acariens | Alterner les groupes IRAC entre les générations ou fenêtres de traitement |
| FRAC | Fongicides | Champignons et organismes apparentés | Limiter les applications des groupes à risque et alterner avec d’autres groupes efficaces |
| HRAC | Herbicides | Adventices | Diversifier les modes d’action, les cultures et les techniques de désherbage |
Le numéro du groupe est généralement indiqué sur l’étiquette technique ou dans la documentation du fabricant. Lorsqu’il n’apparaît pas clairement, il faut rechercher la matière active dans les classifications officielles ou demander l’information au conseiller phytosanitaire.
Les listes et classifications évoluent avec les connaissances scientifiques. Elles doivent donc être consultées dans leur version actuelle avant l’élaboration d’un programme.
Les sept erreurs qui accélèrent la résistance
1. Répéter le même produit pendant toute la campagne
Une succession de traitements identiques exerce une forte pression de sélection. Les individus capables de survivre sont favorisés à chaque application.
2. Alterner les marques sans vérifier les groupes
Deux bidons différents peuvent appartenir au même groupe de mode d’action. L’agriculteur a alors l’impression de varier les traitements alors que la pression de sélection reste pratiquement identique.
3. Traiter sans seuil ni observation
Les traitements systématiques augmentent le nombre d’expositions inutiles. La décision doit être fondée sur l’identification, les comptages, les prévisions sanitaires et le risque réel pour la culture.
4. Utiliser des doses inférieures à l’étiquette
Une sous-dose peut laisser survivre davantage d’individus partiellement sensibles. Elle ne constitue ni une économie durable ni une méthode acceptable de prévention des résidus.
À l’inverse, dépasser la dose autorisée n’élimine pas nécessairement une population résistante et augmente les risques pour l’applicateur, la culture, les auxiliaires, l’environnement et les résidus sur récolte.
5. Multiplier les traitements curatifs tardifs
Une population très élevée contient généralement davantage d’individus présentant des caractéristiques diverses. Les traitements tardifs augmentent donc la probabilité de sélectionner des survivants.
6. Détruire les auxiliaires naturels
Les traitements non sélectifs peuvent éliminer les prédateurs et parasitoïdes qui contribuent naturellement à la régulation des ravageurs. La population ciblée peut ensuite se reconstituer rapidement, sans ses ennemis naturels.
L’utilisation d’auxiliaires de lutte biologique au Maroc permet de réduire le nombre d’applications chimiques et donc la pression de sélection.
7. Négliger les foyers survivants
Les plantes très infestées, les adventices hôtes, les fruits attaqués et les résidus de culture peuvent maintenir une population résistante. Leur gestion doit accompagner la rotation chimique.
Comment construire une rotation des matières actives ?
Étape 1 : identifier précisément la cible
La rotation ne peut pas être conçue à partir du seul symptôme. Il faut identifier l’espèce d’insecte, d’acarien, de champignon ou d’adventice et distinguer, lorsque cela est possible, son stade de développement.
Une feuille enroulée peut être associée à un puceron, un acarien, un virus, une phytotoxicité ou un déséquilibre physiologique. Un mauvais diagnostic entraîne des traitements inutiles et augmente la pression de sélection.
Étape 2 : consulter les usages homologués au Maroc
Le produit choisi doit être autorisé pour la culture, le bioagresseur et l’usage concernés. L’index phytosanitaire de l’ONSSA permet notamment de rechercher les produits par nom commercial, matière active, catégorie, culture, usage et organisme nuisible.
Il faut ensuite vérifier l’étiquette, la dose autorisée, le nombre maximal d’applications, le délai avant récolte, les précautions d’emploi et les éventuelles restrictions particulières.
Étape 3 : relever la matière active et son groupe
Pour chaque produit disponible, noter dans un registre :
- le nom commercial ;
- la ou les matières actives ;
- le groupe IRAC, FRAC ou HRAC ;
- la culture et l’organisme ciblé ;
- le nombre maximal d’applications ;
- le délai avant récolte ;
- la date de chaque utilisation.
Étape 4 : raisonner par fenêtre biologique
Pour les insecticides, la rotation doit tenir compte du cycle du ravageur. Il faut autant que possible éviter de traiter plusieurs générations successives avec le même groupe de mode d’action.
Dans certains programmes, les applications sont organisées en fenêtres. Un groupe peut être utilisé pendant une période biologique définie, puis remplacé par un groupe différent durant la fenêtre suivante.
Étape 5 : alterner des groupes réellement différents
La succession doit reposer sur des groupes distincts qui restent efficaces contre la cible. Une rotation théorique n’a aucun intérêt si le produit suivant est mal adapté au stade du ravageur ou à la maladie observée.
| Application | Choix réalisé | Évaluation |
|---|---|---|
| Première intervention | Produit du groupe A | Point de départ du programme |
| Deuxième intervention | Autre marque du groupe A | Mauvaise rotation : même mode d’action |
| Deuxième intervention corrigée | Produit efficace du groupe B | Rotation de mode d’action |
| Troisième intervention | Méthode biologique ou produit du groupe C | Diversification renforcée |
Les lettres A, B et C de cet exemple sont uniquement illustratives. Le programme réel doit être construit à partir des groupes officiels, des autorisations marocaines et de la situation de la parcelle.
Étape 6 : réduire le nombre d’applications nécessaires
La meilleure façon de diminuer la sélection de résistance consiste à éviter les traitements inutiles. La rotation chimique doit être accompagnée de mesures agronomiques, physiques et biologiques.
Étape 7 : évaluer l’efficacité après chaque intervention
Un contrôle doit être réalisé sur des plantes ou des zones repérées avant le traitement. Il faut comparer la population avant et après l’intervention, observer les nouveaux dégâts et noter les éventuels foyers survivants.
Rotation des insecticides et acaricides
La classification IRAC regroupe les insecticides et acaricides selon leur mode d’action principal. Les stratégies de gestion recommandent des alternances, des séquences ou des rotations entre groupes différents.
Pour les ravageurs à cycles rapides, comme les aleurodes, les thrips, les pucerons, les acariens ou certaines chenilles sous serre, la répétition rapprochée d’un même groupe peut sélectionner rapidement des individus résistants.
Le programme doit tenir compte :
- de la génération du ravageur ciblée ;
- du stade le plus sensible ;
- de la persistance du produit ;
- du nombre maximal d’applications autorisées ;
- des résistances déjà signalées localement ;
- de la compatibilité avec les auxiliaires.
Dans le cas de Tuta absoluta, le piégeage et le suivi des vols peuvent être renforcés grâce à des pièges à phéromones adaptés au ravageur. Ces observations facilitent le positionnement des interventions sur les stades les plus sensibles.
Rotation des fongicides
Les fongicides sont classés par le FRAC selon leur mode d’action et leur risque de résistance. Certains produits agissent sur un processus biologique très précis. Ils peuvent être très performants, mais exercer une pression de sélection importante lorsqu’ils sont utilisés seuls et de façon répétitive.
Les produits multisites agissent sur plusieurs processus cellulaires. Ils présentent généralement un risque de résistance plus faible, sans être pour autant utilisables automatiquement sur toutes les cultures ou toutes les maladies.
Un programme fongicide doit respecter :
- les recommandations propres au groupe FRAC ;
- le nombre maximal d’applications indiqué sur l’étiquette ;
- l’alternance avec des groupes sans résistance croisée connue ;
- le positionnement préventif lorsque celui-ci est recommandé ;
- la qualité de couverture ;
- les mesures réduisant l’humidité et l’inoculum.
Traiter une maladie déjà fortement installée multiplie les spores exposées et augmente le risque de sélectionner les individus les moins sensibles. La gestion de l’aération, de l’irrigation, de la densité du feuillage et des résidus infectés est donc complémentaire à la rotation.
Rotation des herbicides
La résistance des adventices est favorisée lorsque le même mode d’action est utilisé année après année sur la même parcelle. Une simple alternance de marques ne suffit pas si les herbicides ciblent le même site biologique.
La gestion doit combiner :
- rotation des cultures ;
- diversification des périodes de semis ;
- faux-semis ;
- désherbage mécanique ou manuel ;
- cultures couvrantes lorsque le système le permet ;
- nettoyage du matériel pour limiter la dispersion des graines ;
- alternance de groupes HRAC efficaces ;
- destruction des plantes survivantes avant la production de graines.
Une adventice ayant survécu à un traitement ne doit pas être laissée jusqu’à la montée à graines. Elle pourrait contribuer à enrichir le stock semencier de la parcelle en individus résistants.
Les mélanges empêchent-ils automatiquement la résistance ?
Un mélange de deux matières actives ne constitue pas automatiquement une stratégie de résistance. Les deux partenaires doivent appartenir à des modes d’action différents, être autorisés en mélange et être réellement efficaces contre la cible au stade traité.
Associer une matière active efficace à une autre devenue insuffisante revient parfois à exposer la population principalement à un seul mode d’action. De même, mélanger deux matières actives du même groupe ne diversifie pas réellement la pression de sélection.
Les mélanges improvisés peuvent également entraîner des problèmes de compatibilité physique, de phytotoxicité, de résidus ou de sécurité. Seuls les mélanges autorisés par l’étiquette ou validés par un conseil technique compétent doivent être employés.
Les méthodes non chimiques ralentissent la résistance
La rotation des groupes est nécessaire, mais elle ne suffit pas lorsque les applications restent trop nombreuses. La protection intégrée réduit la population exposée aux pesticides et diminue ainsi la pression de sélection.
Selon la culture et le bioagresseur, le programme peut comprendre :
- plants et semences sains ;
- variétés tolérantes ou résistantes ;
- rotation des cultures ;
- destruction des résidus infestés ;
- filets anti-insectes et sas sous serre ;
- pièges chromatiques et pièges à phéromones ;
- désherbage des plantes hôtes ;
- taille et aération du couvert végétal ;
- irrigation limitant les conditions favorables aux maladies ;
- auxiliaires prédateurs et parasitoïdes ;
- produits microbiologiques autorisés ;
- surveillance régulière et traitement selon le risque réel.
La protection intégrée vise à combiner plusieurs méthodes compatibles plutôt qu’à dépendre d’une succession permanente de pesticides.
Exemple de registre de rotation phytosanitaire
| Date | Parcelle ou serre | Culture | Cible | Produit | Matière active | Groupe | Résultat observé |
|---|---|---|---|---|---|---|---|
| À compléter | À compléter | À compléter | À compléter | À compléter | À compléter | IRAC, FRAC ou HRAC | À contrôler après traitement |
| À compléter | À compléter | À compléter | À compléter | À compléter | À compléter | IRAC, FRAC ou HRAC | À contrôler après traitement |
Ce registre évite de raisonner de mémoire. Il permet également d’identifier les répétitions involontaires d’un groupe commercialisé sous plusieurs noms.
Que faire lorsqu’une résistance est suspectée ?
Lorsqu’un traitement correctement appliqué donne un résultat anormalement faible :
- ne pas répéter immédiatement le même groupe ;
- vérifier l’identification et le stade de la cible ;
- contrôler le réglage du pulvérisateur et les conditions d’application ;
- consulter l’historique des groupes utilisés ;
- photographier et localiser les foyers survivants ;
- préserver, lorsque cela est possible, des échantillons représentatifs ;
- demander l’avis d’un ingénieur agronome, d’un laboratoire ou du fournisseur technique ;
- utiliser une solution autorisée appartenant à un autre groupe, si une intervention reste justifiée ;
- renforcer immédiatement les méthodes culturales, physiques ou biologiques.
Augmenter arbitrairement la dose ou multiplier les applications du même produit ne permet pas de restaurer durablement son efficacité.
Vérifier chaque pesticide dans l’index de l’ONSSA
Au Maroc, l’index phytosanitaire de l’ONSSA recense les produits pesticides à usage agricole homologués, qu’ils soient ou non effectivement commercialisés.
La recherche peut être effectuée notamment par nom commercial, matière active, catégorie, culture, usage ou organisme nuisible. En cas de doute, l’attestation d’homologation ou l’autorisation de vente reste le document de référence.
Une matière active autorisée sur une culture ne l’est pas automatiquement sur toutes les autres. Le producteur doit vérifier l’usage exact, la dose, le délai avant récolte, le nombre d’applications et les mesures de protection mentionnées sur l’étiquette.
Questions fréquentes
Changer de matière active suffit-il pour prévenir la résistance ?
Non. Deux matières actives différentes peuvent appartenir au même groupe de mode d’action. Il faut vérifier leur code IRAC, FRAC ou HRAC.
Peut-on revenir au premier groupe après une seule alternance ?
Cela dépend de la biologie de la cible, de la durée de la culture, des recommandations du groupe et du nombre d’applications autorisées. Pour les insectes, il faut notamment éviter d’exposer plusieurs générations successives au même groupe.
Une dose plus élevée détruit-elle les individus résistants ?
Pas nécessairement. Une population résistante peut survivre à une dose supérieure, tandis que les risques de phytotoxicité, de résidus, d’exposition et de pollution augmentent. La dose de l’étiquette ne doit pas être dépassée.
Les produits biologiques peuvent-ils aussi perdre leur efficacité ?
Oui, une pression de sélection peut également apparaître avec certains agents ou substances d’origine biologique lorsqu’ils sont utilisés de manière répétitive. Leur intégration dans une stratégie diversifiée reste nécessaire.
Faut-il alterner à chaque traitement ?
Pas systématiquement. Certains programmes fonctionnent par fenêtres ou blocs adaptés au cycle biologique de la cible. L’essentiel est de respecter les recommandations propres au groupe et d’éviter d’exposer les générations successives au même mode d’action.
La rotation garantit-elle l’absence de résistance ?
Non. Elle ralentit la sélection, mais ne supprime pas totalement le risque. Son efficacité dépend de la surveillance, de la réduction des applications, de la qualité des interventions et de l’intégration de méthodes non chimiques.
La résistance aux pesticides agriculture doit être anticipée avant l’apparition des premiers échecs. Identifier les groupes de modes d’action, tenir un registre, respecter les usages homologués et diversifier les méthodes de protection permet de préserver plus longtemps les solutions disponibles pour les agriculteurs marocains.


